Exil #1 Pénélopes

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Création photographique et sonore, 15 photographies sonorisées depuis leur support avec les voix des femmes par Alain Michon.

Présentation Théâtre Liberté Toulon du 16 novembre au 4 décembre 2011

En parallèle au cycle sur les exils (spectacle Ithaque), le théâtre Liberté nous a fait intervenir, Alain Michon et moi sur le sujet «Pénélope» dans le cadre de la médiation. La commande du théâtre était de rencontrer, pour une première fois, un public toulonnais et de leur soumettre ce projet Pénélopes. Au départ, Alain Michon m'a proposé la collaboration pour répondre à la demande du théâtre mise en œuvre par Sophie Catala. Au fil des rencontres avec les femmes de marins, lectures à voix haute, interviews, digressions et causeries dans le noir feutré du Théâtre, au point du départ les pénélopes ont paru.

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Nous avons travaillé avec Alain, partant du thème de Pénélope, l'intime question de l'absence. En relisant le mythe de Sophocle au regard des expériences de femmes de marins, nous avons accompagné quelques-unes d'entre elles dans la représentation du départ. Le dispositif permettait de vivre une séparation à l'instant du lâcher d'un ruban de soi tenu par la personne.

Paroles de femmes de marins

Pascal Fayeton, Alain Michon

Giulia la pellicule est la même. Il suffit de la rembobiner et l'histoire recommence. La réalité est que tu es reparti et ma bataille recommence. Et Pénélope retisse la toile. Marie-Laure J'ai jamais loupé un départ et c'est ce passage de l'horizon où on ne le voit plus. [engoisse] surtout à l'époque, il n'y avait pas d''internet, pas de téléphone à bord, c'était un courrier toutes les 3 semaines un mois [te revoir] [chagrin] Moi j'ai passé les 3 premières années de ma vie à attendre [attendre, attendre un coup de fil, attendre son retour] [je t'aime]. Hortense Et pourtant je sais. C'est bien trop facile de te jeter la faute. Et pourtant moi je me raccroche à l'idée que c'est la faute de ton absence. A-R Tu regardes l'autre ??? mon amour non tu la vies tu es en elle tu la vies tu t'abîmes pour renaître. Quelques fois, enfin, il est souvent très content de partir. Il part pour la France. Je vais sauver la France. Alors après avec les enfants on compte les semaines. C'est pas pareil. C'est pas de la même façon. A-R Cette main qui repousse une mèche de cheveux reste suspendue pendant que vous lisez, attentive, les mots sacrés de ce voyageur infatigable qui a fini par s'arrêter dans votre jardin. Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début. On ne fait pas de grandes lettres d'amour. C'est fini ce temps là. Parce qu'il y a internet, il y a le téléphone. A-R Une musique pour saisir mes lettres, les déplier et les tenir comme la plus précieuse découverte. Giulia Accroupie sur moi même je reste là à regarder la mer. Forte, forteresse, la mer, hantée, faire semblant, chagrin, attendre, du matin au soir, ennui, embarqué, te revoir, chagrin, renoncement fragile, amour, s'en aller, éloignement, te revoir, enfant te retrouver faire semblant Hortense égoïste, bonheur perdu, Attendre, libre, craquer. Hortense J'ai besoin de toi pleurer Le temps passe Je t'aime à l'aube se reconstruire te revoir te revoir A-R Ces lettres qui ne pourraient jamais finir sont celles de mes mouvements géographiques et de mes voyages immobiles sur la Seine. Mais probablement y verrez vous un autre voyage plus complexe, plus hardi plus désespéré. Voyager, dit-on, on en revient jamais. Le prendrez-vous ce temps de me lire pour me prolonger un peu en vous. Giulia Quelle solitude ! Combien de vide te laisse un bateau qui appareille. Tu restes là sur le quai ensoleillé devant l'étendue de la mer qui chaque fois emporte un morceau de ta vie et de ton temps. Cette odeur de mazout et d'eau salée mélangées ensemble te rappelle à la vie. Tu vois tes fils stupéfiés, pétrifiés, tu croises leurs yeux qui cherchent immanquablement les tiens pour essayer de comprendre les ?? des raisons de ces abandons répétés. Ces regards innocents, je ne pourrai jamais les oublier. Ils seront un rappel constant à tes responsabilités. Bonheur, silencieuse, secrète, intérieure, hantée à la nuit tombée, amour, se reconstruire Stephane Le temps passe Catherine Le temps passe…heu, le temps passe et … Non c'est bien quand le temps passe ! Faire semblant, attendre, habitude, absence Non je pars pas longtemps libre je pars jamais, je suis toujours à la maison forte, tenir Catherine et là la femme sort son agenda et montre ce qu'elle a stabyloté… Par rapport à tout ce que vous avez du entendre, c'est complètement… Mais pourquoi est-ce que les femmes ont envie de se faire du mal, aussi. Forteresse Solide C'est toi qui t'en va ou c'est moi ? Te dévorer A oui te dévorer Renoncer à quoi ? C'est reporter. Reporter tout simplement. C'était accepter les contraintes que la Marine allait m'imposer sur le reste de ma vie. Et c'est vrai qu'on en fait des concessions. Catherine je suis libre ! Et donc quelque part, on fait une croix ou en tout cas on revoit un peu notre scénario professionnel en fonction de ce qu'il va nous imposer, lui. Catherine Que nous réserve l'avenir Gloria On sait quand on est enceinte, peut-être il ne sera pas là pour l'accouchement. Catherine C'est quoi l'amour ! [habitude] J'ai horreur des habitudes. Le train-train, le quotidien [Ennui] et justement je fuis l'ennui [Monotonie] je fuis la monotonie ! je n'en veux pas [Forte] Et je suis forte !` [Tenir] Tenir, non ça ne me parle pas. [Besoin de toi] J'ai besoin de toi ! [Et je t'aime] Je t'aime, je t'aime mais ça veut dire quoi aimer. C'est trop conventionnel. Ca ne veut rien dire. Ca ne me parle pas. Je n'ai pas envie de me montrer devant tout le monde, à faire comme tout le monde Moi, j'ai l'impression qu'après j'ai tout à recommencer. Quand il revient, les relations qui étaient en place, il faut tout recommencer. Biensûr, c'est sûr, il n'y a pas de routine. Moi j'aime bien les retrouvailles mais c'est parfois compliqué. Parce qu'effectivement, quand ils partent, quelque part, à la fois on est triste, mais en même temps il y a comme une porte qui s'ouvre vers l'éventail de possibilités qu'on ne pouvaient pas réaliser jusqu'à présent. On sait que pendant 4 mois, on va pouvoir penser un peu plus à nous et à ce qu'on veut faire, mais qu'il ne sera pas là pour dire le contraire ou quoi et que forcément on va pouvoir être un peu libre. C'est un célibat géographique, parce qu'il est juste loin. Mais c'est pas parce qu'il part en mer que ça va dérailler. Fanny C'est l'espoir qui pose l'ancre ! Les premiers jours sont longs, les derniers jours sont longs, mais au milieu, ça va vite. Mais après je me dis que quand il rentre c'est sur lui que je vais me reposer. Catherine Je n'ai pas non plus ressenti le manque comme lui a pu le ressentir. Hortense Histoire de le laisser partir sans trop l'aimer. Après tu es transie d'amour parce que l'absence ça révèle tout ça. Et tu lui en veux vraiment, tu es très en colère contre lui, parce qu'il n'y a que comme ça que tu peux vivre l'absence, la souffrance. Servir la France Je suis très fière de lui ! Je t'aime La passion avec laquelle tu affrontes chaque mission. Jamais un affaissement. Tu nous aimes ! Et ceci suffit pour supporter n'importe quel détachement. L'aube m'a réveillée. Je suis folle ! Je suis folle de rage ! Je te hais ! Mais je ne peux que t'admirer. A-R J'apprends l'attente, celle de l'instant, celle de la pluie, des jours à venir, de la nuit, de la première étoile. J'attends sans impatience en vivant l'instant comme une éternité. Il me semble que ces instants là ne peuvent finir. J'ai alors comme le veilleur le sentiment de garder le territoire. Jocelyne Pour moi, le plus dur dans cette attente, c'est le début et la fin. Cette séparation, c'est d'abord un manque affectif et physique. Puis il manque un appui, une aide au quotidien, quelqu'un à qui parler, à qui se confier. Se reconstruire Parfois, les heures sont plus longues que les années Manque Te retrouver Rire Fière Touchant Secrète Retrouvailles Rêveuse Quotidien Souci Te revoir Départ Renoncement Avenir Quotidien Départ Espoir Amour Explosion Sentiment Profond. Jocelyne S'enfoncer du matin au soir. S'enfoncer à la nuit tombante. S'enfoncer à l'aube. à la nuit tombante. Te revoir. Te dévorer. J'ai besoin de toi. Je t'aime. Renouveau. Se reconstruire Désir étrange Disparaître Nos enfants Au tout tout début, quand il revient comme ça, il faut toujours qu'ils soit avec les enfants soit avec moi… Lorsqu'il y a le départ, on passe de nous à je. Et lorsqu'il y à l'arrivée, on passe de je à nous. Donc on passe du statut d'être mari et femme de se voir tous les soirs à d'être seul. Et lorsqu'il y a le retour, il faut qu'on refasse une place à l'autre personne. C'est pesant aussi parce qu'on acquiert une certaine indépendance. Et après, je dirai pas qu'il faut rendre des comptes mais il faut échanger et… Je pense que c'est une façon de rattraper le temps, finalement, où il n'a pas été là. Il a envie de compenser mais trop. Trop d'un coup. Il m'a mis tout de suite dans le bain, parce que quand il m'a connue, il est parti 2 ans. On s'est vu 3 mois. Donc je suis défendue ici, je n'avais passe famille…/… (chuchoté) C'est parce que je l'aime, que je le laisse partir. C'est son métier, c'est sa passion. Il est épanoui quand il part. Pour lui aussi, c'est dur de partir. De tout quitter. Mais il aime ce qu'il fait, il en est fier. Je partage cette fierté, elle est contagieuse. Moi, ça peut m'étouffer, par contre. Fanny Moi je ne me reconnais vraiment pas du tout dans tout ça. Parce que sa passion, c'est la mer. C'est pas méchant mais ça me met vraiment la haine quand j'entends vos témoignages sur le fait qu'il y a des hommes qui sont déçus de ne pas partir. Je trouve ça vraiment choquant. Si il m'avait dit ça, je pense qu'il se serait pris une bonne tarte ou j'aurais réagi, j'aurais explosé encore une fois. Gloria Quand j'ai rencontré mon mari, il était déjà marin, c'était son choix de vie. Mon histoire est très différente, je viens d'un autre pays, il était en escale, c'était un coup de foudre. Après quand il a fallu prendre des décisions, on en a parlé de ce métier là, des contraintes, des obligations,… Je ne conçoit pas qu'on puisse empêcher quelqu'un de faire quelque chose qu'il aime et surtout, et enfin, qu'il faisait même avant la rencontre. Donc, je trouve que ça fait partie de sa vie. Honnêtement, si un jour il n'est plus marin, il lui manquerait quelque chose. Non, je ne pense pas qu'on soit toujours dans l'acceptation de cet état. Enfin, moi, je ne le suis pas. Les choses sont beaucoup plus compliquées que ça. On subit beaucoup. Il faut se battre pour être soi-même. Il faut se battre pour sortir de temps en temps de cette bulle de la Marine, de cet engagement, et moi je suis tout le temps dans le conflit interne, mais dans le conflit positif, avec mon mari parce que c'est tout le temps des remises en questions sur ce qu'on va faire, sur ce qu'on est et sur ce que je ne veux pas être. Et c'est un beau travail sur soi, à chaque retour, à chaque départ, à chaque choix de bateau, à chaque mission et je trouve que c'est très très compliqué mais ça me plaît beaucoup parce qu'il y a de l'effervescence pour toute la famille aussi. Quand j'ai rencontré mon époux, j'avais 22 ans. Je ne l'ai pas rencontré parce qu'il était militaire. Je l'ai rencontré, lui, et après j'ai su qu'il était militaire. Et c'est vrai que je n'avais pas, à ce moment-là, conscience de ce que ça impliquait réellement au niveau des départs, des missions, de tout ça. Enfin, c'est vrai aussi qu'à cette époque là, je n'imaginais pas ma vie avec des enfants, je n'imaginais pas ma vie… j'étais pas encore mariée et tout mais qu'au moment du mariage, on s'est pas, enfin je ne me suis pas juste mariée avec devant Dieu et devant l'église, devant la Mairie, je me suis mariée aussi à la Marine L'autre C'est comme ça. c'est devenu notre vie ! La mer, est la première épouse de l'homme. Catherine Les bateaux gris sur l'eau aussi Avant d'être femme de marin, on est une femme. On est une personne. Nous. Je veux dire, on ne vit pas qu'au travers de nos maris quand même. Donc c'est vrai, on est une femme de marin mais on est aussi une femme à part entière. Les femme renonçaient comme elles avaient déjà mille fois renoncé au cours des générations à dire ce quelles pensaient d'eux. Avant même de vous avoir quittées, ils étaient embarqués ensemble et au plus loin de vous. Et vous, de même, ayant reculées sur la grève, vous sentiez vos pieds s'enfoncer dans la terre, vos bras se serrer autour de vos petits, jurant de garder toute la vie pour vous et pour vous seule. La mer Te revoir Du matin au soir Giulia Je suis seule avec mes pensées. Je reste là à regarder la mer. Elle est comme était ma rage lorsque j'étais plus aimée que comprise. Giulia Oui j'étais forte. Mais toujours de moins en moins parce que je suis fatiguée de t'attendre. Giulia Combien de temps volé à l'amour et à la vie même ! Mais maintenant que finalement tu es là, dans ta grande veste, je suis terriblement bien. Catherine Ah oui, il revient, c'est très déstabilisant parce que, justement, on se connaît sans se connaître et il y a de nouveau, peut-être, un apprivoisement, de lire dans les attitudes ce que souhaite l'autre. Certes, on fait des concessions, mais j'ai quand même envie de trouver un équilibre entre le fait de devoir rester à la maison et de pouvoir faire quelque chose de ma vie aussi. C'est une routine qu'on met en place. Moi je me sens extrêmement indépendante et pourtant je n'ai pas l'impression de renvoyer cette image là. Retour Rire Quotidien Chant Souci Départ Famille Gloria Pour en revenir un petit peu au rôle de la femme contemporaine, moi je pense qu'on peut l'être travaillant, ou ne pas travaillant, moi je suis devenue une intermittente de mon métier parce que parfois je peux travailler, parfois je ne le peux pas. Je pense que même dans cette période où je suis à la maison, je trouve quand même que je suis une femme contemporaine même si je m'occupe de ma fille, de la maison. je reste autonome. Mes aptitudes, mes gouts littéraires, mes ambitions, mon envie de lire, d'apprendre, ça ne s'arrête pas parce que je suis à la maison, parce que mon mari part en mer. C'est vrai que j'ai assumé un rôle historique, c'est le rôle de la femme, voilà ! Avoir ces multiples rôles. Et quand le mari est là, on a d'autres rôles aussi parce qu'on devient l'épouse. Ca nous donne un temps que tout le monde n'a pas. Ce temps qui n'est pas consacré au compagnon. Et c'est pour ça que parfois, même, on apprend à apprécier ce moment à nous où on se retrouve. On se met, voilà, on met à plat nos ambitions, nos expectatives, qu'est-ce qu'on a envie de faire. Et aussi, on a quelque chose de très intéressant, c'est ce partage.

Pascal Fayeton, Alain Michon

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