À propos des Vigies
Centre des Cultures de l'Habiter
5 rue St-Pantaléon, Toulouse

 

Obstacles formant limites et frontières défensives au sein même de notre « communauté urbaine », d’énormes pierres sont placées dans un ordre mystérieux, au cœur de ces « zones urbaines » négatrice de toute urbanité possible —monuments ambigus faits d’interdits et d’une double violence urbaine. Ces « bornes » provisoires, qui s’opposent à la libre circulation des véhicules dans les périphéries urbaines, nous rappellent d’abord cette violence présente qui à tout moment peut renaître dans la nuit dans certains quartiers dits « sensibles », violence qu’ont engendré nos cités modernes…. dernière manifestation de notre civilisation technique, faite de séparations et de subordination, des moyens aux fins, du temps à l’espace, violence du siècle de toutes les planifications, du zoning et des plans quinquennaux. C’est cette violence de l’ordre rationnel qui se retourne la nuit contre elle à coup de courses poursuites et de voitures incendiées. Mais ces rocs extraits des entrailles de la terre, façonnés par les puissances telluriques, sitôt qu’on les regarde autrement, — faisant taire en nous cette raison de la cause et de l’effet qui nous fait voir partout la domination et l’arraisonnement de la nature et de la vie —, ces masses pétrifiées nous semblent alors surgies de la nuit comme autant de réminiscences d’une violence plus originaire. Antérieure à toute civilisation humaine, elles nous apparaissent comme autant de résurgences mythiques et monumentales de la Nature toute brute, celle qui fut, qui est et qui sera, présente depuis toujours mais d’une toute autre façon : puissance absolue et antérieure au temps même, indifférente à l’agitation des vivants, à leurs petites violences et à leur grande peur, celle du temps imprévisible, de la souffrance, et de la mort.

Ces pierres sauvages nous rappellent alors ce qui nous fonde, cette nature que nous avons cru pouvoir dominer et qui nous juge. Car la dignité insoumise de ces pierres dépasse l’usage indigne qui en est fait et, comme les esclaves de Michel-Ange grandissent dans leurs chaînes, elles sortent magnifiées de leur assujettissement même.

Ces monuments ambigus de notre civilisation urbaine, qui sont là pour protéger notre civilisation de libertés incontrôlées, nous regardent et nous renvoient à la question de nos origines et du sens de notre histoire et de nos cités modernes, elles aussi sauvages et irrationnelles, alors qu’elles se présentent comme « la raison » combattant le Chaos originel… Et tandis que « l’angle droit » et les géométries primaires ne sont jamais aussi poétiques qu’au sein de la nature la plus sauvage, ces formes pétrifiées et irrégulières ignorant des lois de la raison, en même temps qu’elles en sont ici l’instrument, ces vigies de pierre couchées contre la terre ne s’adressent plus qu’au ciel, illustrant de façon pathétique l’œuvre de notre civilisation moderne : l’assujettissement de la nature contre elle-même. Pascal Fayeton a vu ce que personne semble-t-il n’avait perçu ; il fait parler ces pierres avec son objectif. Mais ces pierres parlent en silence, elle attendent, vigilantes, immobiles et attentives au spectacle de ce monde civilisé et insensé, qu’elles dépassent de cette profonde et immémoriale sagesse de la terre.

 

Stéphane Gruet

Last Updated: 13 juillet 2020

Photographies de Pascal Fayeton